Namaskaar!
Je disais donc : nous ne désirions pas faire le trajet Siliguri - New Delhi d'une traite. Premièrement, nous avions un peu de temps devant nous et deuxièmement, si on peut s'épargner un trajet de 40 heures de train, aussi bien y aller comme ça. En regardant une carte, on voit que peu d'options s'offrent à nous pour un arrêt à mi-chemin entre les deux villes. Il y a bien entendu Varanasi, la sainte des saintes, mais on a promis à Julie qu'on l'attendrait. Tiens donc : Allahabad, dans l'Uttar Pradesh. Un million d'habitants. Ça sonne bien, et dans notre guide ça indique qu'aucun touriste ou presque ne s'aventure là-bas et que visiblement, les locaux n'ont pas l'habitude de côtoyer des visages pâles. En plein ce que ça nous prend ! En prenant le train vers cette destination mystérieuse, je remarque que beaucoup d'Indiens sont peinturés de toutes les couleurs vives possibles : du rose, du bleu, du vert. Sur les vêtements, dans le visage, partout. Mais oui, c'est vrai : c'est la fête de Holi, le festival des couleurs ! En gros, on célèbre la fin de l'hiver en se garrochant de la peinture partout. Adultes comme enfants. Il faut dire que dans l'Uttar Pradesh, petit État de 120 millions d'habitants, ils ont de quoi célébrer : cet hiver a été particulièrement pénible. On raconte même qu'une nuit, le thermomètre serait descendu aussi bas que 23 degrés. Les pauvres petits. Mais rassurez-vous, c'est maintenant fini.
Bon, alors nous arrivons enfin à Allahabad. Les trains ont toujours deux ou trois heures de retard, si bien qu'on s'habitue à automatiquement calculer une heure d'arrivée bien plus tardive que ce qu'indique le billet. Sauf que des fois, on se fait avoir. Il est 7h AM, je regarde par la fenêtre, je vois une grande ville défiler sous mes yeux. Je réveille Jo, lui demande s'il pense que c'est Varanasi. Aucune idée. Attendons de voir la pancarte. Shit, mais c'est Allahabad, et on est encore couchés !!! On se lève en vitesse et préparons nos trucs pour sortir du train en toute urgence. Je pense que nous avons battu un record au chronomètre. Ok, mais ou sont les gens dans cette ville ? Toutes les rues sont désertes, quelques vaches broutent ici et là. Les magasins sont fermés. Vraiment une drôle d'ambiance. Nous trouvons une petite guesthouse et décidons d'aller faire une sieste en attendant que la ville se réveille. 11h, on reprend les rues d'assaut. Tout est encore fermé, toujours pas un chat. Très bizarre. En fait, on croise des bandes de jeunes en moto, torses nus et peinturés de la tête au pieds. Il y a aussi des barrages sur les routes, ou des enfants bloquent l'accès aux rares véhicules avec un tronc d'arbre en feu, et demandent de l'argent aux automobilistes qui passent, sous menace de les arroser de peinture. Ça fait tout à fait parti du jeu, que j'apprendrai par après, en lisant. Je commence à me sentir menacé. Je n'ai pas beaucoup de vêtements, et je sais qu'avec la peinture qu'ils utilisent, les taches sont permanentes, et adieu à notre linge. Quand je verrai plus tard en soirée les rues prises d'assaut par les gens et les véhicules, je comprends enfin : les gens se terrent chez eux, pour ne pas tomber entre les mains des jeunes éméchés qui veulent vous garrocher de la couleur en pleine face, que vous le vouliez ou non. Mais ça, on le savait pas. On s'engage dans une petite ruelle, une jeune fille à l'anglais parfait nous salue et nous invite à rejoindre la gang de jeunes gens colorés qui festoient. Bien sûr que ça nous tente ! Mais ça ne prend pas deux minutes que je suis attaqué. Les cheveux, le visage, le t-shirt, les pantalons, tout y passe. Bon, ce linge est maintenant scrap, alors aussi bien en profiter à fond. J'en redemande. La même jeune fille nous invite gentiment à manger un petit quelque chose à l'intérieur, préparé par la bienveillante maman qui oberve la mêlée de haut avec le sourire. Après avoir mangé, on nous invite à danser dehors, sous une musique un peu délirante, surtout déroutante. Ah non ! Mais un rapide coup d'oeil, et je constate qu'ils dansent tous aussi mal que moi, même pire dans certains cas. Ok alors ! C'est là que les choses s'enveniment. Un jeune homme tente de dire quelque chose à Jo (qui est maintenant tout aussi peinturé que moi), mais il lui parle en hindi. D'ailleurs, c'est une drôle d'habitude dans cette ville : tout le monde nous parle en hindi. On leur dit que l'on ne comprend pas, et ils répètent en ... hindi, toujours. Jo lui dit donc, après deux ou trois essais, qu'il ne pige rien. Le jeune homme voit rouge et essaie soudainement de s'en prendre à lui. Trois ou quatre de ses amis le poussent à l'écart, mais son idée semble claire : il doit péter la gueule à Jobaï. Ouf, c'est tendu. Tout de suite après, un autre type lève sa ceinture, et montre à Jo un beau fusil qui semble bien fonctionner. Quand il m'informe de ça (fidèle à mes habitudes, je n'ai rien vu du tout), je commence à juger que la situation est sérieuse. Je vois le gun à mon tour, par hasard. Mais le gars est de notre bord, je pense qu'il essaie de nous dire de ne pas nous inquiéter pour le petit con qui cherche le trouble. D'ailleurs, il est disparu du décor. Mais n'empêche, partons quand même d'ici. Ils empestent pas mal tous l'alcool et certains sont armé; c'est jamais bien bien gagnant. L'idée est surtout de ne pas montrer que l'on est intimidés. Garder le sourire, faire comme si on trouve tout ça parfaitement normal, et préparer un départ par étapes. On va finir par réussir à partir, en ayant tout de même eu une bonne peur. Ai-je déjà dit que les Indiens ne supportent pas l'alcool ? Il faut les voir dans les bars, somnolant ou piquand du nez à la moitié de leur deuxième bière (660 ml). Donc, ce genre de truc n'est finalement pas trop étonnant. Bon, oublions tout ça et allons nous laver à l'hôtel ! Les vêtements sont foutus, mais je commence à avoir peur pour ma peau aussi (dans le vrai sens). On a beau frotter, mais ça part difficilement. Enfin bon, on finira par y arriver, même si j'ai encore du beau vernis à ongles rose au moment d'écrire ces lignes. Vraiment viril !
Le lendemain, même scénario. Ville déserte. Tout fermé. Nous allons vers la gare de train pour essayer d'aller acheter des billets pour Delhi. Une bande de jeunes à moto s'arrête à côté de nous. On discute, ils sont bien content de nous rencontrer. Ils veulent nous inviter à aller fêter avec eux, mais sérieusement, après l'épisode d'hier, ça ne me tente pas. On décline poliment, en disant que nous devons absolument aller à la gare maintenant. Ok pas de problème, embarquez, on vous emmène ! On y va, on n'y vas pas? Bah allons-y ! Un sur chaque moto. Après un kilomètre, les deux types sur la moto derrière la mienne prennent un tournant trop sec. Résultat : ils se plantent solidement, devant quelques policiers tout peinturés eux aussi. Cibole ! Quelle ville de fous. Les policiers demandent si tout est correct, même pas un mot sur la possibilité très réelle de l'alcool au volant. Les deux gars assez maganés répondent que oui oui, tout est beau. Et on reprend la route. L'incident étant loin d'avoir calmé le gars qui conduit ma moto, le voilà qui lève les bras, chante, célèbre. J'ai peur ! Ils nous déposent à la gare comme convenu, on se salue, et ils s'en vont. Ouf ! Petite parenthèse, plus aucun billet de train pour Delhi avant le 27. Problématique : on doit y être le 26 au plus tard. On s'arrangera, comme d'habitude. Sur le chemin du retour, on ne se sent toujours pas en sécurité. Il me reste seulement deux t-shirts propres, je ne veux pas me faire attaquer. Ah non, voilà quatre ou cinq jeunes qui viennent vers nous et qui semblent chercher le trouble. "Happy Holi!" Oui, vous aussi les gars.
- Vous n'êtes pas peinturés?
- Non, mais hier on l'a été, je te jure. Regarde mes souliers et mes ongles. On a fêté Holi man ! C'était cool!
- Ça vous prend un peu de peinture.
- Mais on prend un train tantôt (même pas vrai) et je n'ai plus de linge propre (commence à être vrai).
Jo se fait attaquer par derrière. Sa chemise est foutue. J'ai plus de chance que lui : mon assaillant m'en étend dans la face, tout gentiment. Le t-shirt est sain et sauf ! Fiou! Vers 17h, tout s'arrête, les gens se réapproprient les rues. Les jeunes filent au McDo (oui oui, à Aallahabad!) et plus personne n'a peur. Nous, on s'en va au bar, on l'a bien mérité. On a survécu à Holi, mais à quel prix. Je garderai tout un souvenir d'Allahabad. On cherchait probablement l'aventure en choisissant cette ville, disons qu'on a été servis ! Au niveau plus touristique, on s'est offert une petite ballade en chaloupe vers un lieu unique au monde : le Sangan (ou un truc du genre), ou deux fleuves sacrés, la Yamuna et le Gange, se rencontrent. On l'a enfin vu, celui-là ! Je me suis même purifié un peu à l'invitation du gars qui ramait. Mais les eaux des deux fleuves sont de couleurs différentes, et on peut littéralement les voir s'entrecroiser ... Magnifique spectacle. C'est d'ailleurs ici que furent dispersées les cendres de Gandhi.
Finalement, on se lève ce matin-même avec aucun billet de train, ni de bus. On décide d'aller très tôt à la gare de bus pour essayer de tâter le terrain. Pas de bus pour Delhi aujourd'hui, mais un pour Lucknow. De là, très facile de rejoindre Delhi, nous dit-on. Mais il part dans trente minutes. On a le temps ! On court à la chambre, on fait nos sacs en vitesse, en priant le ciel que le gars de l'hôtel ne vienne pas vérifier la chambre avant qu'on parte, ce qui est parfois le cas. Car on l'a sévèrement maganée. Mon oreiller est mauve de peinture (malgré quatre douches), la salle de bains est mauve, ainsi que le plancher, quand même aussi. J'ai essayé de laver, mais ça ne part pas facilement. Ils doivent bien avoir des produits pour ça. Miracle, il nous laisse partir sans faire d'histoire, et on saute dans le bus pour Lucknow, d'ou j'écris en ce moment. Autre ville hautement touristique, bien entendu. Tout ce qu'il y a de blanc à Lucknow à part nous, c'est probablement l'édifice du Parlement de l'Uttar Pradesh. Quoiqu'il en soit, acheter un billet pour Delhi fut simple comme tout, et la route se continue vers 21h ce soir. D'ici là, quelque heures à tuer avec nos gros packs-sacs (même pas de cloack room au terminus).
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Une gentille famille de coquerelles habitait avec nous dans notre chambre à Allahabad. On leur a même donné des noms. Ne doutez pas de notre santé mentale, mais ici, vaut mieux prendre tous les tracas - grands ou petits - avec le sourire, sinon on ne s'en sortira jamais.
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Dans le bar de l'hôtel le plus luxueux d'Allahabad, ou nous sommes allés prendre un verre, un gros rat nous passe entre les jambes. Il se promène en plein milieu de la place, tranquille. Je me retourne pour voir la réaction des autres clients : tout le monde s'en fout éperduement. J'aime bien la façon dont les Indiens entretiennent leurs relations avec les animaux et autres bestioles. Chez nous, soit qu'on en fait des membres de la famille en les chouchoutant exagérément, soit qu'on le envoie à l'abattoir. Ici, tout le monde cohabite dans l'indifférence la plus totale. Les millions de chiens dans les rues n'ont pas la vie facile, mais les Indiens leur foutent la paix et leur laissent faire leurs assourdissants concerts tous les soirs. Idem pour les chèvres, vaches, sangliers et autres bêtes qu'on risque de croiser à chaque intersection. Un immense respect pour toutes ces formes de vie, en quelque sorte. Bien hâte d'aller voir le temple qui vénère le rats à Deshnoke, d'ailleurs. Ces gens-là ne feraient pas de mal à une mouche, et c'est bien vrai. Pour ce qui est des autres humains par contre, c'est souvent une autre histoire ...
Bon, assez philosophé moi-là, j'ai mal à la tête. Viens t'en Jo, lâche l'ordi. Il fait chaud, on va aller trouver un petit bar. :)
On se reparle à New Delhi !
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