Mais qu'est-ce que je fous ici moi ? On n'était pas supposés se reparler seulement à Calcutta ? Eh non. En fait, après avoir réfléchi à tout ça, nous en sommes venus à la conclusion que les astres étaient alignés pour que le départ de Puri se fasse ce soir. Pourquoi ? Aucune idée. Quoi qu'il en soit, ça fait un peu trop longtemps que nous traînons ici. On a beau être super bien, mais vient un moment ou le derrière se doit d'être botté et qu'il faut se bouger un peu.
Hier, nous sommes allés visiter le Sun Temple à Konarak, à environ 30 kilomètres de Puri (soit une heure de route selon les standards indiens). Magnifique temple surtout célèbre pour ses sculptures érotiques frôlant l'indécence (aux yeux des Indiens, bien sûr) et pour être classé dans le Patrimoine Mondial de l'UNESCO. Mais ce qui arrive, c'est qu'en ce moment à Konarak a lieu le Sun Festival : des centaines de milliers d'Indiens campent sur la plage pour honorer le soleil le jour et la lune la nuit, tout ça à cause d'une espèce d'éclipse de solstice équinoxal ou un truc du genre. Notre chauffeur de rickshaw préféré (M. Shilom) nous conduit au temple en nous prévenant de le retrouver dans le stationnement à 17h20 gros max. La raison ? À cause du festival, la route vers Puri sera fermée de 17h30 à 7h30 le lendemain. Bref, dix minutes de retard et on sera pognés ici. On se rend au parking vers 17h10, histoire de mettre toutes les chances de notre bord. Pas de chauffeur. Ça va, il a dû aller se fumer un autre shilom. 17h20, toujours rien. Le plan : à 17h25, s'il n'est pas là, on se trouve un autre rickshaw-wallah, même si on n'a pas encore payé l'autre pour l'aller. Pas question de coucher sur la plage parmi un million et demi d'adorateurs de la lune. On sollicite un autre rickshaw en maudissant notre chauffeur irresponsable et tous les Indiens du même coup, et nous apprenons la nouvelle catastrophique : la route est déjà fermée. Il nous pointe un autobus nolisé nous disant que celui-ci se rend à Puri, malgré le détour de 85 kilomètres que ça implique. On s'arrange avec le chauffeur, qui nous embarque volontiers pour 50 roupies chacun. C'est parti pour un bon deux heures de route dans des chemins de campagne qu'on pourrait qualifier de pittoresques, pour rester polis. Après cinq minutes de trajet, une seconde tuile s'abat sur notre tête : nous passons devant un autre parking du temple, exactement pareil à celui ou nous avons attendu. Nous nous étions trompés ! Tout est 100% de notre faute, le chauffeur risque d'être pogné là pour la nuit, probablement sans un sou en poche. Le pauvre gars doit être en train de nous chercher partout dans Konarak. Rongés par la culpabilité, on se demande bien quelle sera la suite des événements.
Je ne dors pas très bien la nuit suivante, en rentrant (hier soir, en fait). Je propose à Jonathan qu'on aille retrouver le chauffeur à son endroit habituel dès l'aube, qu'on se fasse engueuler un peu, qu'on lui donne un bon 500 ou 600 roupies pour réparer notre erreur, en espérant que ce soit suffisant. Ce matin, après cinq minutes à déambuler dans les rues, nous croisons donc notre chauffeur. Il n'est pas content. Il nous dit qu'effectivement, il n'a pas dormi de la nuit, il est tout juste de retour de Konarak et qu'il a dû quémander de la nourriture, n'ayant que 15 roupies sur lui. On lui explique notre version, lui dit qu'on a galéré pas mal aussi en prenant un bus qui est passé par le point Z pour aller de A à B. Il rit. On lui dit qu'on le cherchait justement pour le payer, et qu'on s'excuse sincèrement. Il traduit notre histoire à ses collègues qui nous entourent, méfiants. Je pense que c'est dans la poche. "Ok guys, not my mistake, not your mistake" qu'il dit, l'air soulagé de connaître le fin mot de l'histoire mais surtout de ne pas s'être fait rouler par deux petites frappes. Je lui tends 600 roupies, et là, non seulement il ne nous en veut plus, mais voilà qu'il me prend dans ses bras pour me hugger. Bon, je pense que nous avons prouvé notre bonne foi. Il s'agit d'un très bon montant, mais rien comparé à ce que le pauvre type a dû baver cette nuit (ses traits tirés le rendant pratiquement méconnaissable).
Tout est bien qui finit bien. Nous quittons l'Orissa ce soir.
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