Nous quittons Allepey le 13 au matin pour rejoindre Ernakulam, grande ville moderne avec ses édifices en verre, située tout juste de l'autre côté de la vieille ville de Fort Cochin. Nous prenons un bus bondé, dans lequel nous resterons debouts durant les 90 minutes que dureront le trajet. Jusque là, rien d'anormal. Le drame se produit alors qu'il ne reste que quelques kilomètres à gruger avant d'atteindre Ernakulam. Comme d'habitude, le chauffeur conduit en fou. Nous traversons un pont très peu large, sur lequel tenter un dépassement serait hasardeux, puisqu'il n'y a qu'une voie dans chaque direction. Évidemment, le chauffeur entreprend un dépassement, même s'il y a une dizaine de motos et autres véhicules dans la voie inverse. Je retiens mon souffle, en me disant qu'il a l'habitude; ses cheveux grisonnants me font penser qu'il en a vu bien d'autres. Et pourtant... On entend un bruit d'impact; tous les passagers se lèvent pour voir ce qui est arrivé, et on voit un type gisant sur l'asphalte, à côté de sa moto qui semble être une perte totale. Le chauffeur s'arrête tout juste après le pont, après avoir été dépassé par deux motos qui l'ont joyeusement insulté. Il va sur les lieux de l'accident à pied, et nous laisse (passagers et contrôleur) sous un soleil de plomb, en bordure de la route. On ne le reverra jamais. Un peu tout le monde se demande ce qu'il est advenu du pauvre type, mais ça aussi on ne le saura jamais. Probablement mort. Le prochain bus nous ramassera dans 30 minutes pour finir le trajet, nous annonce le contrôleur. Inutile de dire que l'ambiance n'était pas à la fête. À voir comment ils conduisent, ce genre de scène doit se produire plusieurs fois par jour en Inde; mais le vivre, c'est autre chose. Ça donne envie de ''switcher'' pour le train, ce qu'on prévoit faire tôt ou tard de toute façon.
En tout cas. Ernakulam me plaît dès le départ. J'ai toujours aimé les grandes villes, et c'est la plus grosse agglomération qu'on a vu depuis notre arrivée au pays. Par contre, qui dit grande ville (je spécifie que le terme ''grande'' est très relatif puisqu'on est en Inde) dit plus de mendiants et de sans-abris. Des gens qui dorment par terre, des lèpreux et autres éclopés qui quêtent, on commence à en voir. Le guide du Routard donne de judicieux conseils en ce qui concerne les mendiants. Vaut mieux éviter de donner aux enfants; de un, il est presque impossible que l'argent leur revienne à eux -un genre de pimp surveille le tout du coin de la rue-, de deux, ça ne les encourage certainement pas à tenter d'améliorer leur sort autrement que par la mendicité. Ils conseillent plutôt de donner à ceux qui n'auront jamais d'autres choix, comme les vieillards sans-abris, les veuves, les décrissés de la vie. C'est ce qu'on fait, mais avec parcimonie, bien évidemment. Parce que de toute façon, s'il fallait donner à tous ceux qui nous tendent la main, je serais mieux de commencer tout de suite à me magasiner un billet de retour pour Montréal. Dans un tout autre ordre d'idées, le CPI -parti marxiste au pouvoir au Kerala- doit être en plein congrès ou quelque chose comme ça, car nous avons aperçu plusieurs véhicules du parti munis de haut-parleurs et scandant des slogans propagandistes dans les rues d'Ernakulam.
Ce matin, nous avons pris le ferry pour traverser à Fort Cochin. Normalement, quand on débarque d'un train ou d'un bus, on fait quelques pas dans la ville avant de se prendre un rickshaw; sauter sur la première offre venue, c'est pratiquement l'arnaque assurée. On préfère que ce soit nous qui choisissions notre chauffeur que l'inverse. Pourtant, un dénommé Baboo nous aborde en français, et il nous met tout de suite en confiance. Il nous conduit à l'hôtel voulu, et nous propose d'attendre dehors : si jamais c'est complet, il pourra nous aider à en trouver un autre. Tiens, c'est gentil ça! Ce n'est pas complet, par contre pas de chambre disponible avant midi, et il est 10h30. Baboo nous offre un petit tour de ville d'une heure pour 50 roupies, le temps que la chambre se libère. Excellente idée! Il démarre en criant ''C'est parti mon kiki!'' Ce qui frappe avant tout, c'est la tranquilité ambiante de Fort Cochin, par rapprt à sa soeur agitée qu'est Ernakulam. On socialise un peu avec notre nouvel ami, et je me réjouis enfin de trouver un Indien qui sait prononcer mon nom. C'est alors qu'il nous fait une offre. "Les gars, comme vous le savez, nous les chauffeurs de rickshaws touchons des commissions si on amène des clients dans des magasins ou des hôtels". On le savait, mais ils ne le disent jamais. Son honnêteté m'épate. Il poursuit. " Je vous propose de vous ammener dans trois magasins, restez cinq minutes, faites semblant de regarder, mais n'achetez rien, c'est vraiment trop cher. Je recevrai 50 roupies par magasin et bien entendu votre tour de ville sera totalement gratuit. On appelle ça un deal?'' You bet! Tout le monde est content, même si les tournées de magasin ne furent pas de tout repos. C'était parfois difficile d'en sortir, mais bon, fallait bien occuper la matinée, et Fort Cochin, on en fait vite le tour. Nous nous sommes ensuite arrêtés au marché des pêcheurs pour boire un thé et pour regarder la marchandise. Ça semblait bien frais. :) Fort Cochin est la ville ou est mort l'explorateur Vasco de Gama, et on peut aller observer sa tombe à deux pas de notre hôtel, dans une église qui fut la première de confession chrétienne à être érigée en Inde. Un peu plus loin, on y trouve également la première synagogue à avoir été bâtie sur le sol indien. Décidément, ça respire l'histoire ici ... Fort Cochin sera notre dernière étape kéralaise. J'ignore combien de jours nous resterons ici, mais on file dans le Tamil Nadu par après, plus précisément à Madurai.
Sinon, un petit pêle-mêle de choses à dire sur l'Inde et les Indiens.
- L'Indien, quand il veut soit vous saluer, vous remercier, ou vous faire part de son approbation, hochera la tête de gauche à droite, un peu comme une figurine bubblehead. Le premier à m'avoir fait ça était un militaire à l'aéroport de Bombay, et je me demandais ce que ça signifiait. Je me le demande encore un peu. Mais bon, ils passent leur temps à se le faire entre eux. Peut-être qu'un jour, je comprendrai ce que ça signifie EXACTEMENT.
- Même si l'homosexualité est un sujet hyper tabou ici, les hommes Indiens se manifestent entre eux des signes d'amitié difficilement imaginables en Occident. Il n'est vraiment pas rare de voir deux hommes se tenir par la main. Sur une plage de Kovalam, j'ai vu un homme qui avait la tête couchée sur les genoux de son ami, qui lui jouait dans les cheveux. Un peu après, ils sont allés rejoindre leurs femmes. Déroutant ...
- Les restaurants sont très souvent séparés en deux : la pièce principale, ou mangent les hommes, et la salle baptisée ''Women and families''. De même que dans les files d'attente dans les billeteries, les hommes et les femmes font la file séparément.
- Dans les salles de bain, le pommeau de douche est directement à côté du lavabo. Pas de rideau, pas de démarcation, rien. Un drain par terre suffit à évacuer l'eau. Bien entendu, un bonne paire de tongs (gougounes) est indispensable pour s'éviter quelques grimaces au moment de la douche.
- J'avais peur que ma carte de guichet ne fonctionne pas ici. Erreur, elle fonctionne partout. Simplement vérifier les mentions Cirrus et Maestro à côté du sigle ATM et le tour est joué.
- Mon coup de coeur culinaire jusqu'à maintenant : le poulet biryani. Deux morceaux de poulet ensevelis sous du riz pilaf, dans lequel est également dissimulé un oeuf cuit dur. Manger ça le midi avant une longue marche sous le soleil, c'est l'énergie assurée.
Voilà. Maintenant vous savez tout.
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